Design éthique et IA : comment avancer sans renoncer à ses convictions.
Dans cet épisode du podcast Just a Click, je partage mon regard sur l’arrivée de l’intelligence artificielle générative dans nos métiers de designers, et les questions qu’elle soulève en matière d’éthique, de responsabilité et de pratiques. Au quotidien, j’accompagne plus de 140 designers au sein de Niji, entre projets d’agence et équipes intégrées chez nos clients. Je pilote notamment les sujets d’éco-conception, d’accessibilité numérique et d’intelligence artificielle — trois domaines qui, à mes yeux, sont profondément liés et posent une même question centrale : comment utiliser l’IA générative sans renier ses principes éthiques, en conciliant innovation, accessibilité et éco-conception.
Dans cet échange, je vous explique comment j’aborde cette révolution en tant que designer : comment utiliser l’IA sans renier mes principes, comment cadrer une feature IA de manière responsable, et pourquoi l’accessibilité est un enjeu clé, y compris pour les agents IA.
Je vous partage aussi mes réflexions, mes méthodes et mes convictions pour continuer à concevoir un numérique à la fois innovant, accessible et éco-conçu.
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Bonne écoute !
Transcription de l’interview
Terry Michel
Salut, merci de prendre du temps aujourd’hui pour parler de design, d’IA, de l’impact de l’IA dans les métiers du design, et aussi du lien avec les aspects éthiques et d’accessibilité. On sait que le monde du design, notamment dans la tech, est très sensible aux sujets liés à l’éthique, à l’accessibilité, à la consommation, et plus largement au monde que l’on est en train de créer — en essayant de ne pas le brûler trop vite et de laisser quelque chose aux générations futures.
En même temps, l’IA générative arrive et elle n’est clairement pas là pour repartir. Une grande question se pose donc pour beaucoup de designers : à l’ère où l’IA générative réinvente tous les métiers, est-ce que ne pas l’utiliser, c’est s’assurer de perdre son job ? Et à l’inverse, est-ce que l’utiliser, c’est vendre son âme au diable ? C’est un peu l’angle de cet échange. On va essayer d’aborder différents sujets autour de tout ça. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je te propose de te présenter.
Amélie Poirier
Bonjour, merci de m’avoir invitée pour ce podcast.
Je suis Amélie Poirier, designer et manager. Je travaille sur trois grands sujets qui peuvent peut-être détonner dans ce podcast, mais qui sont profondément liés : le numérique, l’éco-conception et les sujets de numérique responsable, sur lesquels je travaille depuis de nombreuses années.
Avec l’arrivée de l’IA, je me suis aussi emparée de ce sujet. Aujourd’hui, j’accompagne plus de 140 designers au sein d’une agence qui fait partie d’un groupe de 1 400 personnes, orienté autour de la tech, du conseil et du design.
Je suis dans un contexte un peu particulier, celui des ESN, avec à la fois une forte dimension de guilde au sein de l’agence, et énormément de projets très variés : banque, hospitalité, secteurs très différents.
En parallèle, certains designers sont intégrés chez nos clients sur plusieurs années, dans des contextes très orientés produit, là encore avec des univers très variés.
Terry Michel
Ce que je trouve intéressant dans ton profil, c’est que tu as à la fois les mains dans le concret et une vision managériale, avec des designers intégrés chez les clients. Cela donne une vision très pratique de ce qui est en train d’arriver, de ce qui se fait réellement, de ce qui est testé.
Tu pilotes 140 designers, donc il y a aussi un enjeu de stratégie long terme dans un contexte qui évolue extrêmement vite. Je rappelle d’ailleurs qu’on enregistre cet épisode fin 2025, donc tout ce qui est dit ici s’inscrit dans ce contexte précis. Pour commencer, avant de parler directement d’IA, peux-tu rappeler ce que tu entends par accessibilité et éco-conception, et ce que cela signifie concrètement pour un designer ?
Amélie Poirier
Pour un designer, cela passe par beaucoup de choses.
D’abord, il y a une phase de sensibilisation. Chaque collaborateur qui rejoint l’entreprise réalise une Fresque du Numérique, pour comprendre l’impact du numérique sur la planète. C’est une base commune, quel que soit le métier.Ensuite, nous avons des experts métiers dans chaque direction opérationnelle. Pour le design, cela consiste à expliquer comment créer des produits durables : moins de requêtes, une meilleure gestion des contenus, des parcours utilisateurs optimisés.
C’est ça, l’éco-conception : un ensemble de bonnes pratiques. Il y a aussi une forme de contrainte créative, où l’on cherche à recréer de la créativité dans un cadre plus frugal. Par exemple, nous avons accompagné le groupe RATP pour recréer une identité de marque frugale mais toujours reconnaissable, afin qu’on sache immédiatement que l’on est sur un site RATP.
L’enjeu de l’éco-conception, c’est de faire moins tout en conservant la qualité de l’expérience, de l’usage et du visuel.
Sur l’accessibilité numérique, c’est assez similaire : il existe des référentiels, comme le RGAA, qui permettent de créer un numérique accessible à tous.
Terry Michel
On voit que ces sujets ont mûri au point d’être encadrés par des normes, ce qui permet une adoption à l’échelle. En parallèle arrive la vague de l’IA générative, qui bouleverse tous les métiers, et particulièrement le design.
Je fais partie de ceux qui pensent que son impact est au moins aussi important que l’arrivée d’Internet, voire comparable à celle de l’électricité. On n’en est qu’au début, et le seul moyen de comprendre, c’est de pratiquer.
Mais pratiquer consomme des tokens, donc de l’électricité, donc a un impact environnemental. On est tiraillé entre ces deux dimensions.
Avec les 140 designers que tu accompagnes, quelles ont été les premières réactions humaines et organisationnelles face à l’arrivée de l’IA générative ?
Amélie Poirier :
Comme beaucoup de designers sensibles au numérique responsable, il y a eu au début une forme de clivage. Une urgence à « choisir son camp » : soit l’IA, soit l’éthique.
Ça a aussi été ma première réaction. Aujourd’hui encore, c’est un sujet de débat. Beaucoup de designers cherchent encore leur positionnement.
Personnellement, j’ai fini par faire la paix avec moi-même quand j’ai vu arriver des cahiers des charges demandant à la fois une démarche responsable et des fonctionnalités IA.
C’est devenu intéressant à partir de là. J’ai commencé à faire un parallèle entre l’éco-conception et l’IA : ce sont deux démarches holistiques.
Un designer seul ne peut pas créer un produit éco-conçu. Il faut travailler avec la tech, le contenu, l’ensemble des métiers. Pour l’IA, c’est pareil : on ne peut pas avancer seul.
Dans les communautés, j’ai observé deux extrêmes :
– des communautés très orientées éthique qui rejettent totalement l’IA,
– et d’autres très focalisées sur la performance, sans aucune considération politique ou sociale.
Je me situe entre les deux. Et visiblement, je ne suis pas la seule : quand j’ai partagé des ressources sur le design, l’IA et l’éthique, plus de 1 000 personnes me les ont demandées.
Amélie Poirier :
Je pense aussi qu’il faut prendre un peu de recul. Par exemple, il y a un cas d’usage que je trouve particulièrement intéressant : une application que nous avons conçue pour un restaurateur. Elle est augmentée par de l’IA et permet au restaurateur de prendre en photo sa carte. Il renseigne ensuite le nombre de couverts qu’il sert par jour, et, à partir du menu, l’IA est capable de prédire précisément les quantités d’ingrédients nécessaires chaque semaine pour couvrir l’ensemble de ses services.
Ce qui est intéressant, c’est que cela lui permet d’éviter le gaspillage alimentaire et de réaliser en parallèle des économies budgétaires.
Un autre point que nous observons depuis quelque temps, et qui montre bien que tout n’est ni noir ni blanc, c’est l’arrivée des nouveaux agents, comme Atlas ou Comet. Ce sont de nouveaux navigateurs qui vont littéralement naviguer à la place de l’utilisateur. Au lieu d’ouvrir un moteur de recherche, on va ouvrir cet agent et lui dire par exemple : « Trouve-moi un sac à main de telle marque et achète-le ».
L’agent va alors décider seul sur quel site aller, comment naviguer, etc. Et quand on observe son comportement, on se rend compte qu’il navigue de manière très fluide, sans rencontrer d’obstacles, notamment sur des sites bien conçus — souvent éco-conçus et accessibles.
Le but de l’éco-conception, c’est justement de permettre à l’utilisateur d’atteindre le plus rapidement possible l’objectif qu’il s’est fixé. L’agent fonctionne exactement de la même manière : il cherche à atteindre le plus facilement possible l’objectif qu’on lui a donné, sauf qu’il le fait à notre place.
C’est extrêmement intéressant, notamment si on regarde l’angle positif. Les deux démarches se servent mutuellement, notamment dans les contextes d’accessibilité. Un site bien conçu permet déjà à des robots — par exemple ceux utilisés par les personnes déficientes visuelles — de le parcourir efficacement. De la même manière, les agents de navigation peuvent y circuler beaucoup plus facilement. Je trouve ça très clair et très pertinent.
Terry Michel :
Si on revient à ton premier point, tu disais qu’au départ il y avait vraiment cette idée de « choisir son camp » : soit on utilise l’IA et on entre dans quelque chose perçu comme le mal, soit on reste sur les principes éthiques, mais au final personne ne nous écoute. Puis il y a eu une seconde étape : se rendre compte que ce n’est pas si binaire.
Dans cette phase-là, qu’est-ce que tu as vu concrètement se mettre en place chez tes consultants, au-delà des briefs clients qui arrivent en disant : « On veut de l’éco-conception, une accessibilité irréprochable, et aussi des features IA » ?
Qu’est-ce qu’ils observent réellement chez les clients, à la fois dans leur pratique de designer et dans le déploiement de fonctionnalités IA sur des produits existants ou nouveaux ?
Amélie Poirier :
La première chose que l’on fait, c’est questionner la demande. Pourquoi voulez-vous de l’IA ? À quel endroit ? À quel moment ? Et surtout pour répondre à quel besoin ?
On va vraiment chercher à analyser si cela répond à quelque chose d’utile ou si c’est juste pour pouvoir dire : « Quand la plateforme sortira, il y aura un super chatbot IA ». Clarifier le besoin, c’est l’enjeu numéro un.
Ensuite, il faut définir des règles d’interaction très claires, construire avec des garde-fous. Par exemple, dans le cas d’un diagnostic médical généré par l’IA, il faut préciser explicitement que cette réponse est produite par une IA et qu’elle ne remplace en aucun cas une consultation médicale. Il faut expliquer ce que génère l’IA, mais aussi ses limites.
Le troisième pilier consiste à prévenir les pièges. On sait que certaines plateformes ont tendance à toujours nous proposer les mêmes contenus en fonction de ce qu’on aime. Pour éviter de s’enfermer dans des bulles, il faut parfois proposer de la diversité, même si l’utilisateur ne l’a pas explicitement demandée.
Enfin, il est essentiel de bien distinguer ce qui doit être automatisé et ce qui doit être augmenté. On parle souvent d’automatisation totale, mais beaucoup moins d’augmentation. Il faut savoir quand on a besoin d’aller plus vite, et quand on a besoin d’aller plus loin.
Par exemple, une application qui aide les enseignants à corriger plus vite les copies : l’automatisation de la correction est utile, mais l’IA peut aussi aller plus loin en signalant qu’un élève fait systématiquement la même erreur et qu’il aurait besoin d’un accompagnement personnalisé. Là, on ramène une vraie valeur humaine.
Terry Michel :
Est-ce que cette approche est bien comprise et acceptée par les clients, ou est-ce qu’ils veulent malgré tout « la petite étoile qui brille », juste pour pouvoir dire à leurs actionnaires qu’il y a de l’IA dans le produit ?
Amélie Poirier
Honnêtement, aujourd’hui ils l’entendent. Développer une fonctionnalité IA a un coût financier, ce n’est pas gratuit. Cela pousse naturellement à cadrer les usages. Et puis personne n’a envie de développer quelque chose qui ne sera pas utilisé. Donc l’enjeu, c’est vraiment de pouvoir spécifier là où on en aura réellement besoin.
Je pense que, déjà, en premier lieu, c’est le coût financier qui va limiter un peu la débauche de tout ça. Donc il faut cadrer. Et puis, pareil, je pense que personne aujourd’hui, sur du développement de produit, n’a envie de perdre son temps à développer quelque chose qui ne sera pas utilisé.
Terry Michel :
Yes, très clair. Mais du coup, maintenant, si je me mets dans la posture de l’avocat du diable, en tout cas pour challenger un peu cet argument, je pourrais très bien te dire :
en fait, oui, tout ce que tu dis est très pertinent, et comprendre le besoin avant de faire quelque chose, c’est une démarche produit classique et la base de la méthode.
Mais en même temps, on est sur une rupture technologique qui est tellement forte, avec des nouveaux usages qui potentiellement vont être créés, qui sont inconnus aujourd’hui, mais qui vont émerger du fait que les gens vont utiliser différemment les outils digitaux par rapport à avant.
Parce qu’aujourd’hui il y a de l’interaction vocale, parce qu’aujourd’hui ils sont beaucoup plus habitués à avoir une réponse instantanée au lieu de lire des pages et des pages. Ce qui fait que, même si on n’en a pas “besoin” aujourd’hui, le seul moyen de comprendre vers quel monde on va, c’est d’en mettre partout et de voir ce qu’il se passe.
Quel regard tu portes par rapport à ça ?
Et aussi, au sein des designers de ton équipe, quels sont un peu les différents profils ?
Est-ce qu’il y a des gens qui sont plus “on teste, on teste, on teste” versus d’autres qui sont plus mesurés ?
Comment tu vois tout ça ?
Amélie Poirier
Il y a plusieurs choses.
En tout cas, quand on parle d’IA dans le design, il y a l’IA qu’on va intégrer dans des features, qui vont servir un usager dans la manipulation du produit, et il y a l’IA dans nos workflows : notre façon de faire, notre façon de créer, nos processus, etc.
Ouais, là je parle vraiment de l’IA dans le produit, dans le contexte.
En fait, ma question est vraiment de tirer le fil sur “quels sont les produits de demain ?”. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on a des produits qui sont devenus un peu un standard. Même des personnes non technophiles sont habituées maintenant à utiliser des produits, des applications, des applications web pour faire tout un tas de choses. Mais elles sont habituées à le faire sous un certain standard, ce qui d’ailleurs a permis l’émergence d’outils no-code, parce qu’il y a des briques de code qui ont été tellement standardisées qu’aujourd’hui tu peux générer une app en quelques prompts.
Parce qu’on est arrivé à un niveau de standardisation d’interactions, de construction de ces apps qui est très homogène.
Mais peut-être que les apps de demain seront très différentes, parce qu’il y aura beaucoup plus d’interactions vocales.
Là, c’est de la prospective.
Mais du coup, quand je dis ça, ma question, par rapport au fait de pousser intensivement l’IA dans des produits qui n’en ont peut-être pas besoin, c’est plus dans cette optique de réussir à penser un produit de demain qu’on ne voit pas encore.
Parce qu’en fait, le cadre depuis lequel on regarde aujourd’hui est biaisé par rapport à ce à quoi on s’est habitués durant les dix dernières années.
Il y a plein de choses. Je ne sais pas si je vais répondre tout à fait à ta question, mais déjà, une vraie prise de conscience à avoir aujourd’hui, c’est que pendant très longtemps on a parlé de produit centré utilisateur, etc. On sait que là, on a un véritable moment de croisement, où il y a 50% d’humains sur le trafic aujourd’hui, et le reste, ce sont des agents. Quand je dis un croisement, c’est-à-dire qu’en 2030, on sait que ce sera 70% d’agents contre 30% d’humains. Donc ça, on le sait déjà d’avance, et il faut être très lucide par rapport à ça : demain, ceux qui navigueront vraiment sur les produits qu’on conçoit, ce ne seront plus seulement les humains, mais aussi les robots, les agents, et eux agissent d’une façon très différente de nous. Ça, on le sait déjà.
De la même manière qu’aujourd’hui un utilisateur peut être distrait par plein de choses tout au long de son parcours, ou avoir une forme de résilience à rester sur un site même s’il ne trouve pas tout de suite ce qu’il est venu chercher, on sait que l’agent, lui, ne fonctionnera pas comme ça : s’il ne trouve pas, il fait demi-tour et il va ailleurs.
Et ça, c’est une véritable prise de conscience dans la manière dont on crée les choses.
Terry Michel :
Ce point est hyper intéressant.
Il y a pas mal d’articles sur ça, sur le futur du web.
Est-ce qu’au final, sur le web, on ne va pas se retrouver avec des robots qui parlent entre eux, et plus d’humains, avec une désertification du web ?
L’usager invoquera toujours une demande, ça c’est sûr, c’est juste qu’il demandera à un agent de le faire pour lui.
Il ne faut pas se faire d’illusions : ça, c’est sûr et certain.
Yes. Et du coup, pour aller sur le deuxième point, tu mentionnais l’utilisation de l’IA en tant que designer, pour l’évolution de son métier par rapport à ça.
Par rapport aux 140 consultants que tu accompagnes, qu’est-ce que tu as vu émerger : les difficultés, ce qui marche, les désillusions versus les effets “wow” ?
Quelles tendances tu vois, quels premiers retours tu as pu avoir ?
Et toi aussi, à titre personnel ?
Amélie Poirier
Déjà, je trouve que la première chose qu’on a cherchée, quand on parle de maturité IA, c’est que ça passe par plusieurs phases.
Il y a vraiment la première phase, la phase de découverte dont on a tous eu besoin, et dont on a encore besoin.
On est vraiment en mode observateur : on écoute, on consulte, on lit.
Ça, c’est indéniable, et c’est la première marche pour se nourrir, s’immerger.
Il faut vraiment laisser du temps pour participer à cette phase-là.
La deuxième, ça a été de se cultiver par rapport au sujet de l’IA.
Se cultiver, c’est vraiment se former sur le sujet, et on pourra revenir en détail sur ce qu’on a pu faire.
La troisième partie, et c’est toujours le cas, c’est la phase d’expérimentation : tester différents outils, différentes manières de faire, différents usages.
On est toujours dedans, parce que le marché évolue extrêmement vite, il y a toujours des nouvelles choses.
Il faut se tenir à jour, ça demande aussi énormément d’énergie de demander à l’ensemble des consultants de faire ça.
Et la quatrième étape, c’est vraiment le passage à l’échelle : comment on fait en sorte que ce soit vraiment opérationnel dans le quotidien ?
Déjà, pendant les phases de formation, ce qui était hyper intéressant, et en tout cas moi c’est comme ça que je commence, c’est que je liste six points de l’impact psychologique que ça a sur les gens, sur les designers, et la résistance au changement qu’ils peuvent avoir.
La première chose, c’est la peur de l’obsolescence des compétences : se dire “finalement, tout ce que j’ai appris jusque-là, avec l’arrivée de l’IA, ça ne va plus servir à rien”.
La deuxième chose, c’est un peu le syndrome de l’imposteur : se dire “l’IA fait plus vite que moi, elle sait tout mieux que moi, donc à quoi je sers ?”.
Troisièmement, c’est la méfiance et le manque de contrôle par rapport à ce que va générer l’IA. Se dire : “OK, c’est sympa comme résultat, mais comment elle en est arrivée là ? Je n’ai pas très bien compris toute la démarche, les étapes par lesquelles elle est passée. Est-ce que je peux vraiment faire confiance à ce résultat ?”.
Quatrièmement, c’est ce que j’appelle la dissonance cognitive :
à la fois être fasciné par la vitesse à laquelle ça va, et en même temps avoir cette forme de crainte dont on parlait tout à l’heure.
Cinquièmement, c’est l’attachement aux méthodes traditionnelles :
pour certains, ces tâches du quotidien sont un peu chronophages, mais d’autres apprécient vraiment de les faire.
Et sixièmement, c’est la crainte d’être dans une forme de déshumanisation par rapport à ce sujet-là. Donc, l’une des premières choses, c’est déjà de rassurer par rapport à tout ça, d’expliquer comment fonctionne l’IA. C’est la base de la formation, et c’est vraiment cross-métier, pour les métiers de la tech comme pour tous les autres : expliquer comment elle est générée, comment elle fonctionne. Autre chose aussi, qui m’a fait du bien à entendre, c’était Cédric Villani, ce grand mathématicien français qu’on connaît tous, qui disait :
“L’IA, ce qu’il faut savoir, c’est que c’est une fonction, c’est la fonction que vous avez tous apprise au lycée, f(x) = y.
x, c’est la donnée qu’on va donner à l’IA, et y, c’est la synthèse qui va en sortir. C’est une action mécanique. Si derrière il n’y a pas une véritable action biologique qui consiste à donner la bonne donnée et à utiliser correctement la synthèse ou ce qui est produit, tout ça ne fonctionnera jamais tout seul. Ce n’est pas magique.”
Terry Michel :
Ce point-là est hyper important, et ça me fait rebondir sur l’impact de l’IA et le rôle du designer par rapport à ça.
Je pense que ce que ça traduit, quand tu parles d’action mécanique versus action biologique, c’est qu’au final, l’impact qu’on a quand on construit des produits digitaux, c’est un impact réel.
Il y a l’impact du digital, mais ça, on n’a pas vraiment la main dessus : le fait que le monde numérique est en réalité très physique, les terres rares, les câbles sous-marins, tout ce qui va avec.
Par contre, là où on a vraiment la main, c’est sur l’usage.
Les produits qu’on construit créent un usage derrière, créent des actions biologiques, pour le coup.
Donc il y avait cette première phase sur les produits pré-génératifs, où, si tu permets via ton produit aux personnes de surconsommer, ou à l’inverse de trouver des moyens de transport plus écologiques, tu as un impact réel au travers de ton produit.
Et là, la manière dont on va utiliser l’IA, c’est juste ça mis sous stéroïdes, accéléré.
Mais c’est l’impact sous-jacent, plus que l’usage même du LLM, qui, à mon sens, est clé.
En tout cas, c’est comme ça que je vois les choses : c’est là-dessus qu’il faut regarder, parce que c’est quelque chose sur lequel, en tant que product , on a beaucoup plus la main.
La consommation des ressources des data centers, c’est d’autres personnes qui vont travailler là-dessus.
En tant que product, c’est plutôt sur l’usage qui va être fait du produit qu’on construit.
Oui. Si on revient sur l’impact du numérique, de toute façon, c’est au moment de la fabrication de nos devices, de nos téléphones, de nos ordinateurs que l’impact est le plus immense. On dit d’ailleurs qu’aujourd’hui, si on veut limiter son impact numérique, c’est d’éviter de changer trop fréquemment son smartphone, sa tablette, etc., de les conserver le plus longtemps possible.
L’usage arrive ensuite.
Et après, en tant que concepteurs, on a encore la main pour mettre entre les mains de nos usagers quelque chose qui soit le plus utilisable possible, accessible au plus grand nombre. Et pour ça, la façon dont on va le produire, avec ou sans IA, le but de départ est toujours le même : répondre à une question d’un usager, à “pourquoi il vient sur ce service-là ?”.
Pour revenir sur les objections, les craintes que tu avais listées au départ chez les designers par rapport à l’IA – “est-ce que mes compétences ne vont pas devenir obsolètes, tout ce que j’ai appris jusqu’à présent, etc.” – est-ce que tu as d’autres éléments de réponse à apporter ?
Là tu as mentionné le message de Cédric Villani, est-ce que tu as d’autres points ?
Amélie Poirier
En tout cas, je pense qu’il faut rester lucide sur l’impact de l’IA.
Il y a d’ailleurs un très bon documentaire de France Télévisions qui s’appelle “Les sacrifiés de l’IA”, sur comment toute cette data est générée pour alimenter les LLM et créer l’apprentissage.
C’est vraiment la part sombre de l’IA.
Il ne faut pas fermer les yeux sur ces sujets-là.
Mais il faut continuer à travailler avec ce métier, continuer d’avancer.
Parce qu’au-delà d’utiliser des produits, ce qu’on voit dans nos métiers, c’est que ça amène de l’horizontalité.
Là où on avait de véritables silos avant, par exemple entre un designer et les autres métiers autour, on voit qu’aujourd’hui l’IA permet d’aller toucher des expertises qui n’étaient pas les nôtres au départ.
Et ça, c’est un véritable challenge pour nous : cette hybridation des métiers, et de savoir vers quelle partie on a envie d’aller.
Ce qu’on voit aussi, c’est que, par rapport aux passifs de chacun, on a par exemple des designers qui avant étaient développeurs.
Pour eux, il y a un retour aux sources : tout d’un coup ils se disent “avec l’IA, ça me parle tout de suite”, ils vont remettre les mains dans des éléments très techniques, et ils ramènent ça à l’intérieur des produits.
Ça, c’est hyper intéressant à observer.
L’autre chose qu’on peut dire, c’est que, certes, il y a des outils aujourd’hui, mais on ne les utilise pas tous de la même manière.
Par exemple, avec Figma et des plugins IA qui permettent d’intégrer des librairies, j’ai eu quatre profils pendant une semaine :
je leur ai dit “intégrez une librairie, c’est un projet zéro, juste pour tester comment l’outil interagit avec la librairie de votre choix”.
Là, c’était hyper intéressant.
Par exemple, j’ai eu un profil qui, en plus de son compte et de sa librairie, a réintégré ça dans un workflow.
Au départ, il avait juste mis une image.
L’image était mal interprétée, donc il l’a traduite en prompt, et ce prompt-là, il l’a injecté dans Figma.
Ça lui a permis d’avoir une série d’écrans et quelque chose de beaucoup plus interactif.
Un autre, beaucoup plus technique, est allé dans les design tokens, dans les styles, dans la base de composants, et il a intégré son plugin IA à l’intérieur.
Un autre a modifié le code CSS généré, etc.
On voit qu’en fonction de chacun, de ce que chacun a envie d’intégrer par rapport à sa connaissance de départ, ça va être très divers, et le résultat aussi va être très différenciant.
Terry Michel
Ce que je retiens, c’est l’importance de mettre les mains dedans, de pratiquer.
Amélie Poirier
Ce n’est pas parce que tu le fais que tu dois fermer les yeux sur d’autres enjeux, beaucoup plus importants, qui sont liés à ça.
Mais pour pouvoir comprendre et ensuite arbitrer “oui ou non, est-ce que je mets de l’IA ou pas ?”, il faut comprendre comment ça marche.
Tu ne peux pas juste dire “non, c’est le mal absolu, il ne faut pas que je touche”.
D’autant plus que, je suis persuadé que l’impact va être massif, et que les rôles produits / design vont être vraiment chamboulés assez fortement.
Aujourd’hui, je parle beaucoup de “product building”, c’est même le volume central de mon offre : je construis des produits de A à Z, des prototypes, en utilisant à la fois des outils no-code, de l’automatisation, et du code, en mettant derrière ça une approche orientée produit.
Parce que j’ai cette double casquette : un background tech au départ, puis ensuite un background product.
C’est le combo gagnant à l’heure actuelle avec ces outils.
Mais même un designer plus orienté recherche utilisateur, conception, graphisme, avec un œil peut-être plus artistique, va pouvoir apprendre plus vite quelques sujets tech, capitaliser sur ces outils pour créer aussi des produits rapidement.
Mais il faut tester, sortir un peu de ses schémas de travail habituels.
Ouais, et ça, ce n’est pas évident.
Je pense qu’on n’a pas toujours osé.
Moi, je sais que quand j’ouvre un éditeur et que je vois des lignes de code, je suis impressionnée, je n’ose pas mettre les mains dedans.
Mais encore une fois, je trouve que c’est une véritable opportunité, justement, d’aller voir des profils qu’on n’osait pas aller voir avant, pour leur poser des questions, pour générer des échanges.
Moi, c’est beaucoup ce que je fais : créer ce pont entre le design et la tech, faire en sorte que tout ce petit monde se parle.
Peut-être qu’au départ on le fait avec un nombre réduit de personnes, ça permet d’explorer et d’être assez libres.
Une fois qu’on a des trouvailles et des choses qui fonctionnent hyper bien, on peut se dire qu’on les déploie.
Comme ça, on ne prend pas l’énergie de tout le monde, on le fait avec ceux qui ont envie d’avancer, de chercher, sans être certains de trouver ce qu’ils cherchent.
Mais c’est hyper intéressant.
Et, quand on parlait d’accessibilité numérique, je trouve qu’aujourd’hui, là où avant on devait aller checker si les maquettes étaient accessibles une par une, on voit qu’il y a des plugins avec de l’IA qui vont automatiquement faire ce check sur les maquettes.
Donc là, on a de l’IA au service de l’accessibilité, et c’est un peu le meilleur des mondes : au moins, l’IA ne passera peut-être pas à côté de quelque chose, ou du moins elle ira plus vite que nous.
Ça, c’est hyper intéressant.
Ouais, ou elle aidera en tout cas, parce qu’après, si tu parles avec des consultants spécialisés en accessibilité, ils te diront qu’il faut toujours un regard humain sur certaines choses, une fois que tu intègres ça dans un contexte réel.
Terry Michel :
Très clair.
Avant d’aller vers mes questions de fin d’échange, est-ce qu’il y a un point en particulier qu’on n’a pas abordé, un message à faire passer, un point d’expérience que tu voudrais partager ?
Amélie Poirier
On a déjà abordé pas mal de choses.
Sur les sujets de formation, peut-être dire qu’en effet la formation, c’est une chose, mais ce qui est important, c’est d’entretenir cette flamme-là.
La formation n’est pas là juste pour amener de la compétence sur des outils, c’est vraiment pour créer un mindset, une envie d’explorer, de toujours aller chercher des choses.
Parce que déjà, les formations qu’on peut faire peuvent vite vieillir.
Donc l’idée, c’est de se dire : “on ouvre une porte, mais après c’est à vous de continuer votre chemin”.
Et après, c’est vraiment quelque chose qui s’entretient.
C’est comme le sport, il faut en faire régulièrement, trois fois par semaine ça ne fait pas de mal, et entretenir cette flamme, cette dynamique.
C’est vrai que ça demande beaucoup d’énergie, mais c’est indispensable pour continuer à avancer et à être en veille sur ce qui se crée.
Ouais, totalement aligné.
Je pense que quand tu travailles dans la tech, tu ne peux pas te permettre de ne pas avoir un esprit curieux et d’être enthousiaste face au changement, parce que c’est l’essence même de cet univers.
Ça bouge tellement vite que, si tu n’as pas cette capacité à apprendre à chaque fois, c’est compliqué.
Les formations sont un bon outil pour redonner une dynamique ou donner quelques clés quand tu ne sais pas par où commencer, notamment dans le cas de la vague IA.
Il y a tellement de contenu que tu ne sais plus par où commencer, donc ça peut être un bon point d’entrée.
Mais après, c’est un travail personnel à faire de manière régulière.
Terry Michel :
Exactement.
Du coup, pour aller vers mes deux dernières questions de fin d’échange :
la première, c’est : est-ce que tu as une conviction forte avec laquelle tu es en général en désaccord avec tes pairs ?
Je ne sais pas si c’est en désaccord avec mes pairs, mais c’est un peu tout le sujet de notre podcast :
est-ce qu’on peut utiliser de l’IA et, à la fois, avoir des principes éthiques ?
Amélie Poirier
Moi, je suis convaincue que ce n’est pas parce qu’on utilise de l’IA qu’on piétine tout le reste et tout ce qu’on a pu défendre au départ, comme le numérique responsable.
Je pense qu’aujourd’hui, au contraire, c’est encore plus important qu’avant d’être formé à ces sujets-là et d’utiliser les choses avec conscience.
Yes, totalement aligné.
Je pense que ce serait même contre-productif de fermer les yeux sur cette vague, parce qu’elle est là pour rester.
Si on veut pouvoir avoir un impact positif par rapport aux considérations éthiques et à l’impact de l’IA dans nos produits et dans nos vies demain, il faut en parler dès aujourd’hui, pas attendre.
Pour aller vers la dernière question de fin d’échange :
quelles sont les choses qui te nourrissent, comment est-ce que tu progresses ?
Ah, il y a plein de choses.
Ton podcast, pour commencer.
Les podcasts en général.
Il y a également les communautés qui se créent autour de ça.
Je pense notamment à des communautés hyper intéressantes, avec des meetups organisés il n’y a pas si longtemps, sur les fondamentaux des LLM, etc.
Ça permet aussi d’aller voir d’autres gens, dans d’autres structures, d’autres contextes, de pouvoir échanger avec eux.
On a toujours tendance à imaginer que les autres font mieux que nous, ou sont plus avancés, donc ça rassure.
Et puis, ce qui peut accompagner aussi, ce sont les communautés, les échanges avec les gens, les events.
Les conférences sont hyper intéressantes à écouter.
Il y a de très belles tables rondes, les confs Figma aussi, c’est toujours intéressant d’entendre tout ce qui sort par rapport à ça.
Voilà, pour en citer quelques-unes.
Terry Michel
Super, merci pour ton partage Amélie, et à bientôt.
